Projets

Pourquoi les migrants investissent-ils dans l’éducation de leur fratrie?

Motivations

Les transferts monétaires des migrants vers leur pays d’origine représentent des sommes colossales, supérieures au flux d’aide au développement. Ces transferts (remittances), qui atteignent directement les ménages, sont massivement investis dans l’économie locale et sont donc d’importants facteurs de développement. Parmi les motifs qui poussent les migrants à sacrifier une part substantielle de leur revenu, on recense tant des sources contraintes, comme la pression sociale, que des motivations intrinsèques du migrant, altruistes ou non. Plusieurs motifs égoïstes sont évoqués : notamment le strategic bequest motive, selon lequel le migrant transférerait dans le but d’investir de manière stratégique dans son propre héritage, mais aussi l’investissement privé, notamment en préparation d’un éventuel retour au pays. Par ailleurs, l’éducation des enfants fait partie des effets bénéfiques sur les ménages qui reçoivent ces transferts.

Questions de recherche

  1. Les migrants investissent-ils dans l’éducation de leur fratrie?
  2. Si oui, pourquoi ?

Pourquoi les migrants investiraient-ils dans l’éducation de leur fratrie?

Nous montrons qu’il peut être profitable pour le migrant d’investir dans l’éducation de ses jeunes frères et sœurs. L’argument repose sur l’absence de système de pensions dans grand nombres de pays d’origine des migrants internationaux. Le migrant, dont le revenu est élevé relativement aux non-migrants, anticipe qu’il sera largement mis à contribution pour assurer la subsistance de ses vieux parents. Si ses frères et sœurs jouissent d’un revenu plus élevé grâce à une meilleure éducation, ce fardeau sera mieux réparti. Nous construisons un modèle qui capture ce mécanisme. Dans ce modèle, ce n’est pas le migrant qui décide du montant investi en éducation, mais bien le parent. En termes d’éducation, nous obtenons les résultats suivants : Parmi les ménages les plus pauvres, le niveau d’éducation est sous-optimal puisque les familles font face à des contraintes de liquidité. Les remittances permettent de relâcher ces contraintes et contribuent donc à hausser le niveau d’éducation, sans toutefois approcher l’optimum puisqu’une partie des transferts est toujours consommée par le parent. Parmi les ménages les plus riches, l’investissement en éducation se révèle optimal. Ce résultat est loin d’être intuitif dans la mesure où le modèle considère des agents égoïstes et puisque le comportement stratégique du parent peut le pousser à sous-investir.

Les migrants investissent-ils dans l’éducation de leur fratrie?

Nous développons une analyse empirique sur base de données de ménage en Panel collectées en Inde. Notre stratégie d’identification repose sur l’opposition des motifs d’éducation, d’une part, et des motifs d’investissement et d’héritage, d’autre part. Nous exploitons la variation de la composition des ménages dans le temps et plus précisément le nombre d’enfants en âge de scolarité. Si le motif d’éducation prévaut, les transferts reçus sont attendus plus élevés en présence d’enfants en âge de scolarité. A l’inverse, la présence d’enfants en âge de scolarité est un frein aux transferts motivés par l’investissement ou l’héritage. En effet, s’il y a compétition pour l’héritage, le migrant ne souhaite probablement pas voir la position de ses frères et sœurs s’améliorer grâce à un niveau de capital humain plus élevé. On s’attend donc à ce que les transferts augmentent dès que les enfants ne sont plus en âge de scolarité. L’analyse tend à valider le motif d’éducation. Elle confirme, par ailleurs, que les chefs de ménage plus pauvres et plus âgés reçoivent plus de transferts, ce qui est compatible avec l’objectif de soutenir les parents âgés mais moins avec la volonté de capter l’héritage qui inciterait, à l’inverse, les migrants à transférer plus si les parents sont plus riches.

Origine du projet

Cette recherche a été initiée au LISER (Luxembourg Institute of Socio-Economic Research) dans le cadre du projet REMITCONTRACT, financé par le Fonds National de la Recherche (Luxembourg).

Collaborateurs externes

Arnaud Dupuy (Université du Luxembourg), Michel Tenikue (LISER) et Bertrand Verheyden (LISER).

Coordinateurs du projet

Delpierre Matthieu