Publié dans Futures, l’article de Rohrbeck et Kulkov propose quatre scénarios pour l’industrie européenne du bâtiment à l’horizon 2040. Il documente, étape par étape, un dispositif de prospective participative conduit avec des acteurs industriels et des experts du secteur. Il en résulte quatre scénarios contrastés selon le type d’acteur-orchestrateur et les leviers de décarbonation à sa disposition (dont certains sont déjà à l’œuvre en Wallonie).
Rene Rohrbeck (EDHEC Business School) et Ignat Kulkov (Mälardalen University / Åbo Akademi University) partent d’un double constat. L’industrie européenne de l’architecture, de l’ingénierie et de la construction (AEC) cumule quatre décennies de stagnation de sa productivité, un poids carbone majeur et une incapacité chronique à produire un parc de logements abordable. Cette stagnation s’accompagne pourtant d’une véritable fièvre d’innovations : industrialisation et automatisation de la construction, digitalisation, design régénératif et biomatériaux, transformation énergétique, sur fond de montée en puissance des Big Tech dans l’urbain. Ces innovations peinent toutefois à se diffuser à l’échelle du secteur, freinées par des coûts d’adoption élevés et la fragmentation de la chaîne de valeur. Plutôt qu’un rapport de plus décrivant ces technologies une à une, les auteurs les traitent comme des facteurs à faire trancher par un dispositif de prospective mené avec les acteurs du secteur, pour explorer comment ces blocages pourraient se dénouer d’ici 2040.
La démarche et les scénarios
Le processus suit une architecture en cinq temps que les auteurs documentent comme un gabarit transférable à d’autres secteurs. Un cadrage initial (30 entretiens d’experts) fixe l’horizon 2040 et le périmètre européen. Après quoi, un balayage STEEP, appuyé sur une revue de la littérature, fait émerger une première liste de 80 facteurs, ramenée par consolidation à vingt facteurs-clés puis, via une analyse impact-incertitude en atelier, à huit facteurs jugés structurants, mais incertains. Enfin, vingt experts réunis en atelier projettent chacun de ces huit facteurs en plusieurs états plausibles à 2040.
La construction des scénarios s’écarte ensuite délibérément de la méthode la plus répandue dans ce type d’exercice (celle des scénarios Shell, obtenus par le croisement de deux axes présélectionnés pour former une matrice à quatre cases,). Les auteurs demandent plutôt aux experts de choisir, parmi les 27 projections issues des huit facteurs-clés, celles qu’ils jugent les plus disruptives, les plus désirables et les plus incertaines, puis de les regrouper pour faire émerger des « noyaux de scénarios » cohérents. Une démarche relève de la même école de la « logique intuitive » (intuitive logics) que les scénarios Shell, sans en reprendre le dispositif en matrice 2X2. Ces noyaux sont ensuite enrichis par la technique de la « roue du futur » (futures wheel), pour produire cinq scénarios provisoires.
Ce n’est qu’au stade de la validation, lors de l’atelier final réunissant experts et chercheurs, que deux questions structurantes se sont imposées de manière récurrente dans les discussions : quel type d’acteur devient l’orchestrateur du système (plateformes privées, coalitions circulaires, État, opérateurs énergétiques), et quel levier domine la décarbonation (construction industrialisée hors site, matériaux circulaires, réglementation publique, décarbonation du réseau électrique). Les auteurs ont retenu ces deux dimensions comme grille de présentation des scénarios, qui s’est donc imposé comme cadre de lecture a posteriori plutôt que comme point de départ. Au terme de ce travail de filtrage et d’enrichissement, quatre scénarios ont été retenus :
« Les géants dominent l’AEC » : un scénario piloté par des géants technologiques et des industriels assimilables à des équipementiers automobiles (OEM), qui imposent la construction hors site standardisée et transforment le bâtiment en produit. Les maisons deviennent des écosystèmes connectés, la location de composants remplace la propriété, et le « Building-as-a-Service » se généralise. Le marché gagne en efficacité et en digitalisation, mais le pouvoir se concentre : les plateformes dominantes fixent les standards de données et les conditions contractuelles, les PME du secteur deviennent des sous-traitants, et les questions d’accessibilité du logement et d’autonomie des occupants restent ouvertes.
« Futur circulaire » : porté par une coalition de régulateurs, de consommateurs de la génération Z et d’entreprises pionnières, ce scénario généralise le design régénératif et les biomatériaux; le bois et les matériaux de réemploi supplantent le béton, valorisés pour leur capacité de stockage carbone. Le bâtiment devient une « banque de ressources », documentée par des passeports matériaux qui permettent son démantèlement et sa réutilisation; la valeur se déplace vers les services de cycle de vie et les marchés de matériaux secondaires. Les progrès sur le carbone et les ressources sont réels, mais le scénario ne résout pas automatiquement l’accès au logement dans les zones urbaines attractives.
« Le secteur public aux commandes » : après l’échec, dans les années 2020, d’une transition confiée à la seule finance verte et aux incitants, les États (sur le modèle de Singapour ou du Royaume-Uni) reprennent la main par une législation contraignante sur les émissions, les matériaux et les ressources. De grands programmes publics standardisés garantissent l’accessibilité du logement et une décarbonation rapide, au prix d’une innovation architecturale bridée par la conformité réglementaire, d’un risque d’actifs échoués en cas de durcissement des normes, et d’une charge de mise en conformité élevée pour l’industrie comme pour l’État.
« La révolution de l’énergie verte » : pilotée par les régulateurs de l’énergie, une électricité décarbonée abondante (renouvelables, nucléaire résiduel dans certaines régions), mieux régulée grâce au compteur intelligent, déplace l’attention des politiques publiques du carbone opérationnel vers le carbone incorporé : la rénovation est privilégiée sur la construction neuve, chaque bâtiment devient un « prosumer » actif dans un réseau bidirectionnel, et de nouveaux intermédiaires apparaissent pour agréger et valoriser la flexibilité énergétique. Un scénario par ailleurs loin d’être idéal : même avec une énergie propre abondante, les choix sur la rénovation, le carbone incorporé et la répartition des coûts entre ménages restent entiers.
Apports et limites
L’apport le plus directement prospectif de l’étude tient moins aux scénarios pris un à un qu’à ce qu’ils ont en commun. Quel que soit l’orchestrateur dominant, la rénovation profonde du parc existant, les infrastructures numériques de suivi énergétique et matériau, et le développement de nouvelles compétences ressortent comme des investissements « sans regret », utiles dans les quatre futurs même s’ils ne suffisent pas à déterminer lequel se réalisera. Les auteurs revendiquent aussi explicitement une contribution méthodologique distincte de leurs résultats de contenu : le protocole documenté (radar STEEP/PESTEL, cartographie impact-incertitude, construction par logique intuitive, alternance de phases resserrées côté chercheurs et d’ateliers courts côté experts) est présenté comme un gabarit reproductible pour d’autres secteurs confrontés à une transition systémique.
Au-delà de la publication, l’exercice a eu des suites concrètes dans les organisations partenaires : chacune a organisé au moins un atelier ou webinaire interne pour interpréter les scénarios et en tirer des pistes d’action. Les auteurs citent un exemple : une entreprise de revêtements de sol et une enseigne de retail, toutes deux parties prenantes du projet, en ont tiré un modèle économique circulaire de réemploi des sols de bureaux une fois les locataires partis. Le dispositif de prospective a donc directement nourri des décisions stratégiques, au-delà des quatre récits destinés à publication.
Les auteurs signalent eux-mêmes les limites de l’exercice : les scénarios ne prétendent pas épuiser tous les futurs possibles. Ils appellent à des travaux complémentaires sur la mesure des indicateurs de durabilité, la dynamique d’adoption du numérique et de l’IA dans le secteur, et les effets sociaux de l’industrialisation de la construction.
Et en Wallonie ?
Les quatre leviers que l’étude distingue dans l’abstrait (standardisation industrielle, circularité des matériaux, réglementation publique, décarbonation énergétique) sont déjà à l’œuvre en Wallonie, non pas isolément mais combinés. Buildwise, le centre de recherche et d’innovation du secteur en Belgique, a mené en 2023 sa propre analyse de tendances sur une grille PESTEL (proche du balayage STEEP de Rohrbeck et Kulkov) : digitalisation, circularité, pénurie de compétences et décarbonation y ressortent comme des facteurs structurants similaires. Le Plan wallon de Rénovation énergétique des Bâtiments (SPW Énergie, projet de plan, novembre 2025) illustre à lui seul ce mélange des leviers : il fixe des jalons contraignants à 2030, 2035, 2040 et 2050, un cadrage proche du scénario « Le secteur public aux commandes », mais son volet « offre » mise aussi sur la structuration industrielle de la filière et l’économie circulaire, empruntant aux logiques du scénario « Futur circulaire ».
L’appel à projets « Chantiers, services et produits circulaires » de Circular Wallonia, clôturé en juillet 2025, a sélectionné six initiatives concrètes, dont un habitat démontable en biosourcé, le réemploi de terres de chantier et le tri du verre sur site. Reste la question sociale que l’étude pose sans la trancher : dans son avis sur ce même plan de rénovation (Avis PEB IV, septembre 2025), le CESE Wallonie rappelle que le durcissement des normes doit s’accompagner d’un financement du logement public et d’une protection des ménages précarisés, écho wallon du constat des auteurs selon lequel écologie et logement abordable ne s’alignent jamais automatiquement.
Dans son analyse prospective du secteur de la construction réalisée en 2021, le Forem pointait une pénurie chronique de main-d’œuvre qualifiée dans une chaîne de valeur très fragmentée (80 % de très petites entreprises), et identifiait la numérisation (adoption progressive du BIM) et l’émergence de nouveaux métiers liés à la déconstruction et au réemploi comme évolutions attendues à moyen terme.
Ce paysage suggère que la Wallonie ne parie pas sur un seul des quatre futurs décrits par l’étude, mais compose avec plusieurs leviers à la fois. Si l’on suit l’un des enseignements transversaux de l’article, ce n’est pas nécessairement un défaut : la rénovation, la donnée de performance et la montée en compétences qu’elle mobilise restent des investissements « sans regret », quel que soit le scénario qui finira par dominer.
Sources
Rohrbeck, R. & Kulkov, I. (2026). Building industry in 2040: An explorative scenario analysis of alternative sustainability pathways. Futures, 180, 103814. https://doi.org/10.1016/j.futures.2026.103814
Sources secondaires : Buildwise, Analyse de tendances et d’impact dans le secteur (belge) de la construction (2023) ; SPW Énergie, Plan wallon de Rénovation énergétique des Bâtiments (projet de plan, novembre 2025) ; Circular Wallonia, Chantiers, services et produits circulaires : six projets sélectionnés (juillet 2025) ; CESE Wallonie, Avis PEB IV (septembre 2025) ; Forem, Anticipation des besoins en compétences et formations dans la chaîne de valeur de la construction (décembre 2021) ; Cornelius, P., Van de Putte, A. & Romani, M. (2005). Three decades of scenario planning in Shell. California Management Review, 48(1), 92-109.
Thématique(s) : Économie circulaire, innovation, intuitive logics, prospective de la construction, Prospective sectorielle, rénovation énergétique, Transition énergétique
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