Une étude au long cours (25 ans de données d’entreprise) documente, chez les grandes entreprises européennes, une allocation du capital de plus en plus tournée vers la distribution aux actionnaires plutôt que vers l’investissement productif. Ce diagnostic nourrit une controverse sur la politique européenne de compétitivité, entre réorientation du capital existant et fluidification de son allocation.
Publiée en juin 2026 comme IIPP Policy Brief n° 35, l’étude a été réalisée par l’équipe de Mariana Mazzucato à l’UCL Institute for Innovation and Public Purpose, à la demande de la Confédération européenne des syndicats (CES/ETUC). Son ancrage est donc double : elle mobilise un travail empirique produit dans un cadre académique, tout en participant explicitement à un plaidoyer en faveur d’une autre orientation de l’investissement et de la politique industrielle en Europe. Elle s’inscrit plus largement dans une controverse sur les causes du déficit d’investissement et de productivité en Europe, ainsi que sur les instruments susceptibles d’y répondre (controverse ravivée par le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne).
Enseignements du rapport
Mariana Mazzucato et son équipe analysent un panel de 300 des plus grandes entreprises non financières cotées d’Europe (UE27, Royaume-Uni, Suisse, Norvège, Turquie), soit près de 8 000 milliards d’euros de revenus et environ 40 % du PIB européen, suivies sur 25 ans (2000-2024) et recoupées avec les comptes nationaux Eurostat et la base de restructurations Eurofound. Le constat central : le coût du travail est resté stable pendant vingt ans, tandis que les profits se sont structurellement déconnectés de l’investissement productif, de la productivité et de l’emploi, un phénomène que le rapport nomme le « coût social du capital mal dirigé ». Sur la période, les rendements versés aux actionnaires (dividendes et rachats d’actions) ont progressé de 179 % en termes réels, passant de 27 % à 68 % des bénéfices nets ; à l’inverse, le rendement du capital investi (ROIC) a reculé de 13,4 % à 10,5 %, tandis que l’investissement net rapporté au profit brut baissait de 18,9 % à 7,4 %. Le secteur des sociétés non financières européennes épargne désormais plus qu’il n’investit, et est devenu prêteur net structurel du reste de l’économie depuis 2009.
Le rapport documente par ailleurs un ciseau fiscal entre travail et capital : le coin fiscal sur le salarié moyen a atteint 35,1 % en 2025, son niveau le plus élevé depuis 2016 selon l’OCDE, avec les écarts les plus marqués en Belgique (52,5 %), en Allemagne (49,3 %) et en France (47,2 %), tandis que la part du travail dans le revenu recule légèrement (59,8 % en 2000, 59,2 % en 2024). Il relève enfin un mécanisme de restructuration qu’il juge révélateur : sur 2 454 événements (fermetures, réductions d’effectifs, délocalisations) recensés entre 2001 et 2024 chez 242 des 300 entreprises, 69 % se sont accompagnés d’un dividende versé la même année (signe, selon les auteurs, d’un arbitrage de gestion plutôt que d’une réponse à la détresse financière), et que l’essentiel des 3 500 milliards d’euros d’aides d’État versées aux entreprises européennes depuis 2000 n’imposait aucune condition contraignante sur l’usage de la trésorerie.
Une contribution au débat
Le rapport s’inscrit délibérément en contrepoint d’un débat institutionnel déjà installé sur la compétitivité européenne. Depuis la stratégie de Lisbonne (2000) jusqu’aux rapports Letta et Draghi, tous deux publiés en 2024, les diagnostics officiels successifs ont interprété la croissance atone et le déficit d’investissement de l’Union comme un problème de rareté et de coût du capital, justifiant la Capital Markets Union (2020) puis la Savings and Investments Union (2025) : rendre le financement plus abondant et moins cher pour qu’il irrigue enfin l’investissement productif. Mazzucato et ses coauteurs renversent ce diagnostic : le capital européen a été abondant et bon marché pendant quinze ans sans que cela ne relance l’investissement, la productivité ou les salaires, ce qui déplace la question du volume de capital disponible vers son allocation. Leur désaccord va au-delà du simple constat empirique : les auteurs contestent le raisonnement de « défaillance de marché » qui sous-tend la logique de la Capital Markets Union, un marché des capitaux n’étant pas à leurs yeux un mécanisme préexistant que l’État corrigerait à la marge, mais une construction façonnée en permanence par les règles de gouvernance d’entreprise, la fiscalité et le droit du crédit.
La critique la plus développée du rapport Mazzucato vient d’une lecture économique plus classique : dans un entretien pour la revue ESB, l’économiste néerlandais Arnoud Boot (Universiteit van Amsterdam) reconnaît que le constat empirique du rapport est fondé, mais conteste qu’il explique à lui seul le décrochage compétitif européen : il observe que la financiarisation est plus marquée encore aux États-Unis, où l’investissement et la productivité restent pourtant dynamiques, ce qui pointerait vers d’autres facteurs (réseaux électriques, pénuries de main-d’œuvre, fragmentation des marchés, réglementations). Il ajoute une réserve institutionnelle : la conditionnalité des aides publiques que propose le rapport favoriserait selon lui les grandes entreprises déjà installées, mieux armées pour répondre aux exigences administratives des dispositifs de soutien, au détriment des entreprises jeunes et risquées.
Dans une veine similaire, indépendamment du rapport, plusieurs travaux académiques sont de nature à interroger le sens même de la causalité économique qu’il met en avant. Joel Rabinovich et Niall Reddy montrent chacun, sur des données et des périodes différentes, qu’une corrélation entre distributions financières et investissement atone ne suffit pas à établir que les premières causent le second : les versements aux actionnaires peuvent tout aussi bien répondre à un manque d’opportunités d’investissement qu’en être la cause.
Une pluralité de futurs possibles
Ramenée à ses grandes lignes, cette controverse oppose au fond deux cadres de politique économique : réorienter le capital des grandes entreprises déjà en place, ou fluidifier l’allocation concurrentielle du capital vers de nouveaux entrants innovants. Le rapport Mazzucato se range dans le premier, Draghi et Boot davantage dans le second.
Cette opposition n’épuise pourtant pas les futurs imaginables pour la compétitivité européenne. La littérature prospective consacrée au sujet ouvre la réflexion en dépassant une logique binaire d’opposition entre deux orientations :
- Les travaux de Foresight de la Commission européenne (JRC) sur l’autonomie stratégique ouverte de l’Union à l’horizon 2040 esquissent quatre scénarios contrastés pour la place de l’Europe dans le monde (« Green Leadership », « Complex Prosperity », « Economic Growth Above All » et « Retreat Inwards »), qui resituent la question dans un environnement géopolitique et technologique plus large.
- L’étude participative Beyond Competitiveness (ETC Sustainability Transitions, 2025), construite par consultation d’experts (méthode Delphi), en développe cinq autres, articulant finance, régulation et durabilité à ce même horizon.
Le rapport Draghi, sans être construit comme un exercice scénaristique, rappelle l’ampleur de l’enjeu commun à ces différents futurs : le besoin d’investissement additionnel de l’Union s’élèverait à 800 milliards d’euros par an, soit environ 5 points de PIB.
Source
Mazzucato, M., Fleischman, S., Emerson, A.H. et Merling, L. (2026), Labour Squeezed, Investment Stalled: The Hidden Cost of Financialisation in Europe’s Corporate Sector, UCL Institute for Innovation and Public Purpose, IIPP Policy Brief No. 35, publié avec la Confédération européenne des syndicats (CES/ETUC), juin 2026, 61 p.
https://www.ucl.ac.uk/bartlett/publications/2026/jun/labour-squeezed-investment-stalled
Sources complémentaires (mise en perspective)
Rapport Draghi (2024) — European Commission, The future of European competitiveness; rapport Letta (2024), Much More Than a Market, Union européenne; Capital Markets Union, plan d’action de la Commission européenne (COM(2020) 590 final). Débat et réception — Acemaxx-Analytics (Substack), «A Smokescreen : The ‘Labor Cost’ Argument » (2026) ; ESB (Economisch Statistische Berichten), entretien avec Arnoud Boot par Niels van Leeuwen, « Mazzucato focust te veel op grote bedrijven » (27/07/2026). Critique académique de la causalité : Rabinovich, J. (2019), « The financialisation of the non-financial corporation: a critique to the financial turn of accumulation hypothesis », Metroeconomica, 70(4), 738-775; Reddy, N. (2025), « ‘Downsize and distribute’ or ‘merge and monopolize’: a critique of corporate financialisation theories », Review of International Political Economy, 32(6), 2147-2182; — Joint Research Centre (2022), Shaping and securing the EU’s open strategic autonomy by 2040 and beyond, European Commission; Kimpeler, S., Lorenz, U., Veenhoff, S. et Pech, J. (2025), Beyond Competitiveness: Futures of the EU’s Competitiveness and Sustainability and the Importance of Bioeconomy, Industrial Transformation, and Critical Raw Materials, ETC Sustainability Transitions Report 2025/3, Agence européenne pour l’environnement.
Thématique(s) : aides aux entreprises, autonomie stratégique, compétitivité européenne, controverse économique, Financiarisation, fiscalité des entreprises, investissement productif, politique économique, rapport Draghi, restructurations
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