Nouvelles des Possibles

Les derniers résultats du test PISA attestent de la poursuite du déclin de la compréhension de l’écrit chez les élèves de 15 ans dans la majorité des pays de l’OCDE. Avec la prédominance croissante des écrans et l’essor de l’IA générative, ce sont en réalité les compétences de lecture critique de l’ensemble de la population, adultes compris, qui seraient aujourd’hui menacées. Sommes-nous en train de basculer dans une société de « post-littératie »? 

Ce que disent les indicateurs 

Les résultats PISA 2025 confirment un recul de la compréhension de l’écrit qui s’étend désormais sur plusieurs cycles. À de rares exceptions, la tendance est générale dans les pays de l’OCDE. Au-delà du score, l’enquête relève que les jeunes de 15 ans de la Fédération Wallonie-Bruxelles éprouvent des difficultés face aux textes longs et aux tâches complexes, répondent plus rapidement aux questions mais avec moins de précision, et déclarent fournir moins d’efforts.  

D’autres indicateurs tendent à confirmer un déclin du temps et de l’intensité consacré à la lecture dans l’ensemble de la population. En France, le baromètre CNL/Ipsos mesure 3 h 40 de lecture par semaine en 2025, soit une heure de moins qu’en 2023, quand les écrans en occupent toujours plus (23 h 30). La part des lecteurs réguliers y est au plus bas. Aux États-Unis, la proportion d’adultes ayant lu au moins un livre au cours des douze derniers mois baisse de six points en dix ans, pour s’établir à 48,5 % en 2022; celle des lecteurs de fiction tombe à son niveau le plus faible jamais enregistré. En attendant les résultats de l’enquête lancée par la Fédération Wallonie-Bruxelles sur les pratiques de lecture de fiction, on peut rappeler qu’en 2022, 40 % de la population n’avait lu aucun livre selon Statbel. 

Ces indicateurs mesurent cependant des pratiques déclarées, non des compétences. Sur ce terrain, la deuxième vague de l’Évaluation des compétences en littératie des adultes de l’OCDE (PIAAC), menée en 2022-2023 autorise une comparaison à dix ans d’intervalle. Sur les 27 pays présents dans les deux cycles, la littératie des adultes recule dans onze, reste stable dans quatorze et ne progresse significativement qu’en Finlande et au Danemark. En moyenne, 26 % des adultes n’y dépassent pas le premier des cinq niveaux de l’échelle. Le clivage se creuse entre les plus performants, dont la part progresse, tandis que celle des plus faibles stagne ou se dégrade. 

Une prophétie technologique de… 1962 

Parmi la pluralité de causes dont relèvent ces tendances, l’une revient régulièrement : la concurrence des écrans et, surtout, la perte de capacité attentionnelle qui en résulte. Plus récemment, les craintes liées à l’essor de l’IA générative font craindre une amplification du phénomène, tant chez les étudiants (actuels et futurs) qu’au sein de la population. Pour les plus pessimistes, nous serions déjà entrés dans une société de « post-littératie »?: une période marquée par un déclin durable de l’écrit et des compétences qui l’accompagnent. 

Comme le notait l’auteur et entrepreneur britannique Azeem Azhar sur son blog durant l’été 2026, la tendance est toutefois bien antérieure à l’IA. La prophétie d’un déclin de la culture de l’écrit sous l’effet des nouvelles technologies de l’information et de communication est elle-même encore plus ancienne?: la notion de « post-littératie » se retrouve dès 1962, sous la plume de Marshall McLuhan dans La Galaxie Gutenberg, pour qualifier une société où l’imprimé, ainsi que les besoins et les compétences qui l’accompagnent, ont cédé la place aux nouveaux médias de l’âge électronique, à savoir, à l’époque, la télévision. 

Sans doute les écrans et l’hyperconnectivité ont-elles intensifié un phénomène qui ne pouvait qu’être esquissé du temps de McLuhan. Ce qui change avec l’IA serait d’un autre ordre : quand l’utilisateur demande à une IA de lire, de résumer ou de rédiger un texte, ce n’est pas qu’un écran de plus venant concurrencer l’écrit, mais une substitution aux capacités de lecture et de rédaction de l’utilisateur. Or, en portant atteinte à des compétences fondamentales liées à la maîtrise de l’écrit, cette délégation à une prothèse technologique débouche sur un paradoxe?: dans un monde où l’IA générative prendrait davantage en charge l’analyse, le traitement et la rédaction d’écrits, les compétences critiques nécessaires à l’évaluation de ces productions ne seraient progressivement plus maîtrisées par l’utilisateur.  

Trois déplacements 

La tendance est-elle pour autant irréversible ? Plutôt qu’à un déclin inexorable de la pensée critique qui entraînerait une « apocalypse cognitive », selon l’expression de Gérald Bronner, on peut se demander si l’essor de l’IA n’aura pas plutôt pour effet d’en déplacer la portée et l’usage. 

Nous examinerons ici trois de ces déplacements : (1) comme le montrent déjà de nombreuses études, le jugement humain, loin de se diluer dans l’IA, se redéploie de la production vers la vérification de ce qu’elle produit ; (2) ce phénomène fait progressivement de la vérification une activité professionnelle à part entière, avec l’émergence, à la fois réelle et souhaitée, de nouveaux métiers ; (3) l’essor de l’IA fait également apparaître une dynamique de complémentarité davantage que de substitution : elle pourrait même marquer un renouveau des « humanités numériques ». 

1. le jugement critique passe de la production à la vérification 

Le gain de productivité censé résulter de la délégation/substitution de compétences à l’IA suscite également des craintes en termes d’emploi. Un Cahier de prospective de l’IWEPS estimait que près de six emplois wallons sur dix sont exposés à l’IA générative, dont 40 % dans des professions intellectuelles, scientifiques et artistiques?: un profil inédit par rapport aux vagues d’automatisation précédentes, concentrées sur des tâches plus routinières.  

Mais cette dynamique crée aussi de nouvelles opportunités. Une enquête Microsoft Research déjà ancienne (2025), portant sur 319 travailleurs et 936 cas d’usage concrets de l’IA générative au travail, établissait qu’une plus grande confiance dans l’outil est associée à une pensée critique plus faible, celle-ci se redéployant vers la vérification de l’information et la supervision du résultat plutôt que vers la production. Une étude souvent citée du MIT Media Lab, menée sur une cinquantaine d’étudiants rédigeant des textes avec ou sans l’assistance de ChatGPT, mesure une attention et une charge cognitive nettement différentes entre les deux groupes. Le Boston Consulting Group, sur la base d’un panel de 70 dirigeants interrogés en 2026, chiffre à 50 % la part de ceux qui observent déjà une perte de compétences dans leur organisation, et à près de 90 % celle qui pointe une confiance excessive dans les résultats de l’IA sans remise en question. Un mouvement que le rapport nomme un « désapprentissage distribué ».  

2. la vérification devient un métier 

Ces observations corroborent l’hypothèse formulée dans la note de veille de l’IWEPS (juin 2026), sur la multiplication de « bullshit jobs » (« jobs à la con ») générés par l’IA, notamment en termes de demande accrue de compétences de contrôle qualité humain. Une étude de BetterUp Labs et de l’université Stanford, relayée par la Harvard Business Review en septembre 2025, a été parmi les premières à documenter le phénomène du « AI workslop » (bouillie IA) : un contenu généré par l’IA qui paraît soigné mais manque de substance, et qui déplace la charge cognitive vers les collègues chargés de le corriger. 41 % des travailleurs interrogés déclarent y avoir été confrontés, pour un coût moyen proche de deux heures de reprise par cas. Dans l’un de ses derniers rapports d’embauche, Upwork, plateforme de travail indépendant, signalait une hausse de 9 % de la demande pour les missions de contrôle qualité, aux côtés de la traduction et de la relecture commerciale, pour combattre le workslop. 

Ces constats rejoignent les conclusions dressées par de nombreuses institutions internationales. L’OCDE notait dès 2023 que l’IA pourrait déjà surpasser 90 % de la population adulte au test de littératie PIAAC. Un article du Centre for the New Economy and Society du Forum économique mondial résume l’écart par une formule directe : les mêmes technologies qui augmentent la valeur du jugement humain peuvent aussi éroder les voies par lesquelles ce jugement se développe. Il place la pensée analytique en tête des compétences jugées essentielles par sept employeurs sur dix dans son Future of Jobs Report 2025. L’UNESCO tire une conclusion voisine sous un angle éducatif : plus les résultats produits par l’IA paraissent convaincants, plus il devient nécessaire d’apprendre à les interroger de façon critique. 

3. l’essor des humanités numériques 

Deux notions plus anciennes permettent de sortir d’une lecture trop binaire où l’IA constituerait une menace sur l’emploi comme sur la pensée critique. Le concept d’« humanités numériques » développé par le chercheur en littérature Alexandre Gefen (auteur en 2023 de Vivre avec ChatGPT), dessine les contours d’un partenariat entre outils numériques et savoirs humanistes plutôt que d’une simple substitution des uns par les autres?: la machine augmente des capacités de lecture et d’écriture, sans jamais les remplacer mécaniquement. Dans L’Avenir des humanités (2010), Yves Citton mettait déjà en garde contre la réduction du savoir à une économie de la connaissance qui le traite comme une marchandise. Il défendait l’interprétation, activité centrale des humanités, comme une compétence irréductible à cette logique. Le constat, ou l’invitation, demeure d’actualité à l’heure de l’IA. 

Notons enfin que si la démocratisation de l’écrit vient dévaluer un capital scripturaire jusqu’ici associé à un certain prestige social et professionnel, elle ne signe pour autant pas nécessairement un recul de la pensée critique elle-même?: celle-ci pourrait devenir une compétence plus recherchée, à l’écrit comme à l’oral, dès lors qu’elle cesse d’être présumée par la seule capacité à produire un texte correct. Selon l’économiste Amid Faljaoui, dans sa chronique diffusée sur la RTBF en septembre 2026, l’écrit perdrait désormais de sa valeur parce que chacun peut désormais s’appuyer sur l’IA générative, mais la rareté se déplacerait vers une compétence plus ancienne, la maîtrise de l’art oratoire et la capacité à pouvoir expliquer une idée sans support. Là non plus, l’idée n’est pas neuve : dans la filiation mcluhanienne, le linguiste Walter Ong, proposait dès les années 1980, avec la notion de « seconde oralité », l’idée que les médias électroniques favorisaient des modes d’écriture qui réintroduisent des traits des cultures orales, sans abolir l’écrit dont ils dépendent techniquement.  

Conclusion 

Le récit d’un déclin généralisé de la littératie (au sens de culture de l’écrit) n’a rien de neuf ni de consensuel. En 2021, avant la vague de l’IA générative, le Prindle Institute for Ethics refusait de sonner le glas de la lecture, pariant sur une transition à l’issue ouverte plutôt que sur un déclin irréversible. L’ancienneté même de l’expression « post-littératie », associée historiquement au développement de la télévision, tend à relativiser les prophéties parfois catastrophistes proférées aujourd’hui sur la fin de la « civilisation de l’écrit ». 

Les signaux rassemblés ici pointent vers des futurs ouverts et ambivalents. Les indicateurs de performance eux-mêmes doivent être pris avec beaucoup de précautions avant de répéter (comme à chaque génération) que « le niveau baisse ». Comme le souligne David Brooks dans The Atlantic, la tâche essentielle qui nous attend avec l’IA consiste à « cultiver chez chacun le désir de rechercher la complexité cognitive ». C’est sans doute la meilleure manière de lutter contre la « bouillie AI ».  

À surveiller 

  • La confirmation, dans les prochains rapports d’embauche des observateurs de l’emploi et du marché du travail, d’une hausse durable de la demande pour les métiers de vérification et de contrôle qualité IA. 
  • L’apparition, dans les référentiels de compétences ou les cursus de formation continue, y compris en Wallonie, d’une reconnaissance explicite des compétences de vérification, de jugement éditorial et d’expression orale face à l’IA générative. 
  • La confirmation du « désapprentissage distribué » relevé par le Boston Consulting Group sur des ensemble d’entreprises plus larges et indépendants. 
  • L’inflexion mesurable des pratiques et des politiques de formation liés à la transformation des compétences de l’écrit. 

Sources 

Généalogie du concept 

  • Walter J. Ong, (1982). Orality and Literacy: The Technologizing of the Word. London: Methuen. 

Actualité de la notion 

Indicateurs de lecture et d’écran 

IA, travail et vérification 

Essor des humanités numériques 

Conclusion 


Thématique(s) : bullshit jobs, humanités numériques, intelligence artificielle, marché du travail, OCDE, Post-littératie, prophétie technologique, workslop
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